L’EXPRESS : “Alain Carignon, l’incroyable come-back”

L’EXPRESS : “Alain Carignon, l’incroyable come-back”

Maire il y a trente-cinq ans, ministre, passé par la case prison… Il veut se présenter aux municipales à Grenoble en 2020.

C’est si long, vingt-neuf mois, dans la vie d’un homme. C’est si court, vingt-neuf mois, dans la vie d’un homme. Alain Carignon les a passés en prison, deux séjours entre 1994 et 1998, record pour une incarcération d’un (ex-)ministre en France.

Avant lui, Jacques Médecin, après lui, Bernard Tapie et Dominique Strauss-Kahn auront connu la même dureté, pas la même durée. Lui aspirait à succéder aux plus grands, à Mitterrand (qui lui avait dit “Un jour vous serez à ma place”) ou à Chirac, et voilà qu’il succédait à Klaus Barbie, occupant la cellule qui avait été celle du nazi dans la prison Saint-Joseph de Lyon.

Passer, littéralement, de la lumière à l’ombre : le 12 octobre 1994, il apprend de la bouche du juge Philippe Courroye son incarcération.

Moi, je bascule dans la nuit. Je m’accroupis dans la position du foetus, la tête dans les genoux. Je ressens une pénible absence. Mon corps m’a quitté. Plus précisément, la vie m’a quitté. Il ne reste qu’une carcasse, repliée, là, sur ce banc, vide de sens, vide d’existence. C’est cela : je n’ai plus de conscience.

Plus loin, dans son livre Une saison dans la nuit (Grasset, 1995), rédigé derrière les barreaux, il ajoute : “A chaque réveil, à l’heure où l’angoisse grandit, je verrai ma ceinture qui pend avec l’envie de la serrer autour de mon cou. La mort m’obsède. Mais, chaque fois, c’est l’idée de la mort que je frôle : pas la mort elle-même.”

Alain Carignon arrive au tribunal, le 12 octobre 1994. Reuters

Ni les chaînes d’info ni les réseaux sociaux n’existent alors, et pourtant les Français suivent son emprisonnement presque en direct. Quand il envoie des lettres à ses proches, Paris Match les publie en exclusivité: “Je m’adresse à vous, pour m’adresser à tous.” Puis c’est au tour du Nouvel Obs.

“C’était fini, j’avais tourné la page”

Il est libre depuis mai 1998. A partir de quand a-t-il cessé de penser chaque jour à cette tranche de vie où, du fait de l’isolement, il a suivi “ce fil qui conduit de l’angoisse à la folie” ? Aujourd’hui, sa réponse fuse : “Je suis sorti avec ma Clio, je suis rentré, j’ai fait un créneau devant chez moi, c’était fini, j’avais tourné la page.” On n’est pas obligé de le croire, mais sa volonté de passer très vite à autre chose est évidente.

Dans sa cellule, il était parvenu à redresser l’échine : “J’entrevois à nouveau avec la force et la rapidité d’un éclat cette minuscule part d’indestructible qui est en moi, comme elle est en chacun de nous, écrivait-il en détention. Et même si le prix personnel est assez élevé, peut-être ne me serais-je pas rappelé sans la prison que ce mystère de soi pouvait apparaître dans la souffrance aussi bien que dans l’exaltation d’un bonheur.” Bernard-Henri Lévy l’héberge à sa sortie. Il lui avait envoyé une lettre: “Vous avez fait un pas de trop dans l’époque suivante avec les sabots de la précédente.” Une fois, par hasard, Alain Carignon recroise le juge Courroye. Les deux hommes n’échangent pas le moindre mot.

“Je veux rétablir l’autorité, je ne vais pas remettre en cause la justice, dit-il à présent. Le caractère inique du jugement ne concerne que moi.” Cinq ans de prison dont un an avec sursis pour corruption – “l’acte le plus grave qui puisse être reproché à un élu”, avait souligné la cour d’appel de Lyon -, abus de biens sociaux et subornation de témoins, cinq ans d’inéligibilité. “J’ai commis des fautes”, reconnaissait-il sur TéléGrenoble, le 18 avril dernier.

Aujourd’hui, à la reconquête de Grenoble

Tomber, se relever. C’est une idée insensée, un pari dingue. Alain Carignon rêve de redevenir le jeune homme qu’il était en 1983, marchant jusqu’au bout de la nuit, déjà elle, dans Grenoble, dont il venait de conquérir la mairie. Je vous parle d’un temps que les moins de 40 ans – ah oui, quand même, ça fait du monde – n’ont pas connu. Il faut se rappeler que cette année-là, la capitale de l’Isère est, parmi les villes de plus de 100 000 habitants, le symbole de la reconquête de la droite, deux ans après la victoire de François Mitterrand. Le Petit Chose, comme il était surnommé à ses débuts, serait bientôt le roi de l’Isère, et plus encore à Paris, un futur grand de France.

Jacques Chirac plaisante avec Alain Carignon, maire de Grenoble et tête de liste RPR dans l’Isère, lors d’un meeting, le 6 février 1986 à Grenoble.JEAN-MARC COLLIGNON/AFP

Trois ans plus tard, pendant qu’il assiste à un concert de Renaud, il refuse, au téléphone dans une cabane de type Algeco – le portable n’existe pas à l’époque -, d’être secrétaire d’Etat et obtient le titre de ministre délégué à l’Environnement. Il est le plus jeune de l’équipe, c’était il y a trente-deux ans. La plupart de ses collègues gouvernementaux de 1986 sont désormais retirés de la vie publique, quand ils ne sont pas retirés de la vie, deux sont même sénateurs, c’est dire.

En 1989, il est l’un des 12 rénovateurs, cette bande d’ambitieux qui avait décidé que cent fleurs fleurissent à droite, mais qui vécut ce que vivent les roses, l’espace d’un matin. Tomber, se relever. Mis à l’écart de son parti, le RPR, pour avoir appelé à voter PS contre le FN à une cantonale, il reprend le chemin du pouvoir, ministre de la Communication d’Edouard Balladur en 1993. Lorsque la justice le rattrape, il choisira de démissionner un dimanche soir, en plein match de la coupe du monde de football, pour que ces médias qu’il avait cherchés et chéris regardent ailleurs au moment de sa chute. Sauf que la ficelle était trop grosse ou le ballon pas assez : son arrestation ne passe pas inaperçue.

Dans les pas de Sarkozy

Tomber demande un instant, se relever est un périple interminable. En septembre 1998, il réapparaît pour la première fois à Grenoble, pour une réunion privée dans un hôtel. Le Figaro rapporte ses propos. Combatifs : “La vérité seule a de la valeur, et moi, je sais que je n’ai pas échangé le contrat de l’eau de la ville de Grenoble contre le soutien de mon activité politique.” Bravaches : “En cas de suicide, on aurait sans doute inauguré des places et des rues et à mon nom.”

Il a remis le pied chez lui, dans sa ville. Autre rencontre avec ses partisans, en 2002 : “Je ne peux plus troquer ma vie contre une autre. Il était temps d’entrer dans l’âge adulte. Une forme d’adolescence ne m’a pas quitté. Je demeure curieux, imprudent, et je fais confiance au premier venu. Je suis maire, ou ministre, ou président du conseil général, ou en prison. Quelle est la suite ? Vous ne trouvez pas que ne pas connaître la fin de notre histoire commune, à Grenoble et à moi, donne le désir de la vivre jusqu’au bout ?”

L’année suivante, six mois après avoir recouvré ses droits civiques, il est élu patron de l’UMP iséroise, et voilà que sa victoire suscite des interrogations en raison d’un afflux soudain d’adhérents. Les législatives de 2007, dans la foulée de l’élection de Nicolas Sarkozy, lui donnent l’occasion de se représenter devant les citoyens. Il est balayé au second tour par la socialiste Geneviève Fioraso, qui le bat avec 66% des voix.

L’engagement d’une vie

Cette fois, c’est le terminus ? Tout le contraire. Malgré l’air du temps, la politique demeure l’engagement de toute sa vie. “Là où je fais 34%, la droite fera 20% la fois d’après”, observe-t-il avec le recul. 2008, 2014, les municipales passent, il essaie de forcer la porte, mais l’hostilité, y compris dans son propre camp, reste trop forte : il ne parvient pas à imposer sa candidature. Il y a quatre ans, à la surprise générale, Eric Piolle, soutenu par Europe Ecologie, le Parti de Gauche et la Gauche anticapitaliste, l’emporte. “Le maire est fini, les gens ne veulent plus de cette équipe de dogmatiques hors sol”, assure-t-il maintenant.

 

Alain Carignon après les funérailles de Charles Pasqua aux Invalides à Paris, le 3 juillet 2015. REUTERS/Charles Platiau

Dans quelques jours, le 8 septembre, se tiendra, sur une place de Grenoble, le premier “forum d’échanges citoyens pour l’alternance, autour d’Alain Carignon”. La liste qu’il veut présenter en 2020 ne comptera pas plus de 20% de candidats issus des partis, il s’appuie d’abord sur cette société civile qui l’accompagne. L’heure est à la pédagogie. Expliquer pourquoi il vendra l’hôtel de ville pour l’installer dans une HLM du quartier de la Villeneuve. Démontrer que la hausse de la délinquance et l’augmentation des impôts locaux ne sont pas des fatalités. Convaincre qu’il saura combattre l’économie souterraine et relancer l’emploi sur le terrain.

“100%” de ses amis cherchent à le dissuader

Sa femme a fui Grenoble depuis le début des affaires, elle s’est installée aussi loin que possible, à Marrakech, pour se protéger de la violence des attaques. Encore aujourd’hui, sa présence dans l’Isère est rarissime. Lui est persuadé que le regard sur sa personne s’est adouci depuis deux ou trois ans. Le temps qui passe, ou la vue qui baisse. Il lui arrive de croiser des noms familiers et de s’entendre dire – “Non, c’est mon père que vous avez bien connu.”

Sa victoire signerait l’un des plus incroyables come-back de l’histoire politique. Parmi ses amis, ils sont “100% peut-être” à chercher à le dissuader, ce qui fait tout de même beaucoup. “Ils pensent que c’est une folie, pour moi, au contraire, c’est très rationnel. Un homme se construit, je mets cette construction au service de ma ville. Toute mon expérience de vie se trouve utile à ce moment très précis. Je suis le plus opérationnel. Les gens savent que si je suis élu, quinze jours plus tard, je déroule notre programme.”

Il aura 70 ans en février, il ne laissera personne dire que ce n’est pas le plus bel âge de la vie. Il pousserait volontiers le bouchon jusqu’à 150 ans. Sa première élection remonte à 1967, “responsable général du foyer des jeunes et d’éducation populaire Fernand Texier”. Son énergie, sa curiosité, son appétit de vivre sont intacts. Il se passionne pour l’intelligence artificielle, il a dîné avec le professeur Laurent Alexandre, multiplié les échanges avec son ami Luc Ferry. “On va greffer les neurones jusqu’à 90 ans, même les types comme moi seront concernés.” Il repart au combat, comme si de rien n’était, ou presque. On ne meurt que deux fois.

Article : Eric Mandonnet

Photos : Ludovic Marin

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